Culture

« La question du sens est la première à se poser, avant même de sortir son appareil » : la lettre testament de Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l’image, aux jeunes photojournalistes

« La question du sens est la première à se poser, avant même de sortir son appareil » : la lettre testament de Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l’image, aux jeunes photojournalistes

[Mort le 31 août, au début du festival de photojournalisme Visa pour l’image, à Perpignan, qu’il avait cofondé en 1989, le directeur, Jean-François Leroy, avait eu juste le temps de boucler un ouvrage d’entretiens avec la journaliste Isabelle Fougère, Le Devoir de regarder. Histoires et réflexions sur le photojournalisme (MKF). Cette forte tête, connue pour son enthousiasme sincère, y partage sans fard son parcours, ses admirations et ses amitiés, mais passe aussi en revue les mutations du photojournalisme, secteur en crise confronté à la révolution du numérique, à l’effondrement des commandes de la presse, à la disparition des agences photo… Amoureux des images, il y commente aussi quelques-unes de ses photos préférées, tirées de sa collection personnelle, signées d’amis disparus ou de photographes qu’il affectionne, de Stanley Greene à Eugene Richards.

Mais Jean-François Leroy, qui avait créé à Visa pour l’image un atelier mêlant auteurs renommés et jeunes photographes, revient surtout ce qui lui tient le plus à cœur : la transmission. Comme dans un testament à l’intention des jeunes générations, il signe dans son ouvrage une « Lettre à un(e) jeune photojournaliste », que nous reproduisons ci-dessous. Tel un mentor, il livre les conseils qu’il a sans doute donnés à tous les aspirants photographes ayant frappé à sa porte pendant toutes ces années : ne pas chercher la guerre à tout prix, apprendre à éditer ses images, s’inspirer des aînés… Sans cacher les difficultés et la précarité du métier, il rappelle la puissance des images, sa grande passion, pour témoigner du monde : « Une grande photographie s’installe quelque part dans ta mémoire et elle y reste, parfois toute une vie. C’est pour ça que tu pars. »]

Cher(e) jeune photojournaliste,

Avant même de te parler d’images, je veux te parler de sens. Non pas dans l’acception abstraite du terme, le sens de la vie ou le sens de l’art, mais dans son acception la plus concrète, la plus professionnelle : pourquoi cette image, pourquoi maintenant, pourquoi toi ? Quand les Russes ont envahi l’Ukraine, plusieurs centaines de photographes ont convergé sur place en moins de quinze jours. L’élan est noble. Mais l’élan n’est pas une stratégie. Si sur place travaillent déjà un photographe en garantie pour Le Monde, deux pour l’AFP [Agence France-Presse], trois pour l’AP [Associated Press], quatre pour Reuters, que vas-tu apporter de plus, seul(e), sans commande, sans assurance, sans tribune assurée ? La même question vaut pour les manifestations d’agriculteurs devant l’Assemblée nationale : il y a parfois plus d’objectifs que de manifestants. La question du sens est la première à se poser, avant même de sortir son appareil.

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