Le cinéaste Frederick Wiseman au cœur d’une exceptionnelle rétrospective franco-américaine

Chaque spectateur familier de l’œuvre de Frederick Wiseman sait que chaque film est comme l’une des innombrables pièces d’une grande demeure : impossible d’en regarder un seul sans penser virtuellement à tous les autres. En cette rentrée, l’occasion nous est justement donnée de faire le tour de la « maison Wiseman », d’en visiter chaque pièce, chaque recoin, à l’occasion d’une rétrospective exceptionnelle, puisque c’est la première jamais organisée au monde. Un événement scandé en deux chapitres, de septembre à mars 2025, à la Cinémathèque du documentaire du Centre Pompidou, à Paris. Quarante-six documentaires y défileront, majoritairement tournés aux Etats-Unis, si l’on excepte une petite poignée filmée en France, entre les murs de l’Opéra de Paris, du Louvre, de la Comédie-Française, du Crazy Horse ou, dernièrement, au sein des restaurants de la famille Troisgros, dans la Loire.

Sans doute, Wiseman, 94 ans, a filmé la France comme un cinéaste américain, en étranger passionné par le fonctionnement de ses institutions les plus honorables, avec la distance de celui qui regarde un pays qui l’a adopté depuis longtemps, mais qui n’est pas le sien. Et laissant sans doute à d’autres le soin de la filmer en profondeur – de fait, tout documentariste, français ou non, sait qu’il doit quelque chose à Wiseman. Quant à l’Amérique, il s’y est enfoncé jusqu’à la moelle, s’est épuisé à l’observer pour y composer un portrait inédit, unique dans l’histoire du cinéma, et, ajoutons, de l’ethnographie, une discipline qui n’est pas que réservée aux contrées lointaines.

Conjointement, le distributeur Météore Films en profite pour ressortir trois de ses premiers documentaires, rassemblés sous le titre . (1969), qui s’infiltre dans le quotidien d’un commissariat de Kansas City, dans le Missouri ; (1970), sur le service des urgences du Metropolitan Hospital Center de Manhattan, à New York, où les soignants tentent de composer avec les moyens du bord, remplissant une tâche aussi sociale que médicale. Enfin, (1973), premier film de Wiseman à excéder les deux heures, et qui s’intéresse au fonctionnement d’un tribunal pour mineurs de Memphis, dans le Tennessee.

Une chose frappe énormément lorsque l’on voit ces trois films à la suite, le sentiment que l’humanité, prise dans son regard, se divise toujours en deux catégories : les administrateurs et les administrés, ceux qui soignent et les soignés, ceux qui punissent et les punis… Qu’une même humanité se répartit, d’une part et d’autre de cette ligne de démarcation, se livrant à un « jeu de société » aux règles non négociables, et qui ont un je-ne-sais-quoi d’étrange, d’arbitraire, à force d’être scrutées par Wiseman.

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